Premières lignes #15

Ami.e.s lecteur.ice.s, bonjour/bonsoir, j’espère que vous allez bien !

Cette semaine, j’avais envie de vous partager et de vous faire découvrir de nouveau les premières lignes très connues d’un roman. Je ne vous en dis pas plus et je vous souhaite une bonne lecture…

Premières lignes est un rendez-vous littéraire instauré par le blog Ma Lecturotèque.

Premières lignes :

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à 2 heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.

J’ai pris l’autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m’a dit : « On n’a qu’une mère. » Quand je suis parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.

J’ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler.

L’asile est à deux kilomètres du village. J’ai fait le chemin à pied. J’ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m’a dit qu’il fallait que je rencontre le directeur. Comme il était occupé, j’ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite, j’ai vu le directeur : il m’a reçu dans son bureau. C’était un petit vieux, avec la Légion d’honneur. Il m’a regardé de ses yeux clairs. Puis il m’a serré la main qu’il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. Il a consulté un dossier et m’a dit : « Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. Vous étiez son seul soutien. » J’ai cru qu’il me reprochait quelque chose et j’ai commencé à lui expliquer. Mais il m’a interrompu : « Vous n’avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J’ai lu le dossier de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici. » J’ai dit : « Oui, monsieur le Directeur. » Il a ajouté : « Vous savez, elle avait des amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des intérêts qui sont d’un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait s’ennuyer avec vous. »

C’était vrai. Quand elle était à la maison, maman passait son temps à me suivre des yeux en silence. Dans les premiers jours où elle était à l’asile, elle pleurait souvent. Mais c’était à cause de l’habitude. Au bout de quelques mois, elle aurait pleuré si on l’avait retirée de l’asile. Toujours à cause de l’habitude. C’est un peu pour cela que dans la dernière année je n’y suis presque plus allé. Et aussi parce que cela me prenait mon dimanche – sans compter l’effort pour aller à l’autobus, prendre des tickets et faire deux heures de route.

[…] »

L’étranger – Albert Camus, 1942

Le synopsis de l’éditeur :

« Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s’est ouverte, c’est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j’ai eue lorsque j’ai constaté que le jeune journaliste avait détourné les yeux. Je n’ai pas regardé du côté de Marie. Je n’en ai pas eu le temps parce que le président m’a dit dans une forme bizarre que j’aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français… »

L’auteur :

Albert Camus est un écrivain, philosophe, romancier, dramaturge, essayiste et journaliste français, né en Algérie. Tout au long de sa vie, il ne se dérobe devant aucun combat. Il proteste contre les inégalités qui frappent les musulmans d’Afrique du Nord, puis contre la caricature du pied-noir exploiteur. Il prend aussi la défense des Espagnols exilés antifascistes, des victimes du stalinisme et des objecteurs de conscience. En ce qui concerne les courants philosophiques, Camus est un témoin de son temps, intransigeant, refusant toute compromission. Il n’a cessé de lutter contre toutes les idéologies et les abstractions qui détournent de l’humain. Il est ainsi amené à s’opposer à l’existentialisme et au marxisme et à se brouiller avec Sartre et d’anciens amis. Journaliste militant engagé dans la Résistance française et, proche des courants libertaires, dans les combats moraux de l’après-guerre, il reçoit le prix Nobel de littérature en 1957. Il meurt à 46 ans dans un accident de voiture avec Michel Gallimard.

Vous souhaitez découvrir plus d’articles sur les premières lignes de livres divers et variés ? Voici la liste des blogueurs et blogueuses qui participent à ce rendez-vous livresque :

• Lady Butterfly & Co
• Cœur d’encre
• Ladiescolocblog
• Aliehobbies
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Ju lit les mots
• Voyages de K
• Prête-moi ta plume
• Les paravers de Millina
• sir this and lady that
• 4e de couverture
• Les lectures de Marinette
• Chat’pitre
• Les Lectures d’Emy

Valériane, alias filledepapiers🤍


5 réflexions sur “Premières lignes #15

  1. Je n’ai encore jamais lu ce classique. Ce n’est pas l’envie qui manque, et ces premières lignes m’invitent d’autant plus à le découvrir, mais il me faut trouver du temps… En tout cas, ça le fait remonter dans ma liste d’envies, merci ^^

    Aimé par 1 personne

    1. Je vais le lire très prochainement, car les premières lignes m’ont aussi frappée. J’espère que j’aimerai ce roman tout autant que tu as pu l’aimer !
      D’ailleurs, ça tombe bien que tu en parles, parce que cela fait quelque temps que je recherche une pièce de théâtre à lire. Je te remercie de m’avoir fait redécouvrir cette pièce, je vais essayer de me la procurer 👀

      Aimé par 1 personne

      1. Sinon en théâtre il y a aussi les pièces d’Ionesco et de Beckett qui ont l’air chouettes à découvrir et qui sont grosso modo dans la même veine que Caligula (l’absurde). Je ne les ai pas lu pour ma part mais ça ne saurait tarder 😉

        J’aime

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